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[in analysis] 2_2022

Après plus d'un siècle d'existence dans des cadres privés et académiques, la psychanalyse continue de susciter des controverses quant à sa scientificité, à ses logiques cliniques et de recherche, et à sa place dans les milieux universitaires.

DATE LIMITE POUR MANUSCRITS: 03.01.2022

ARGUMENT

Reconnue en France d’intérêt sanitaire par la loi relative à la santé publique (votée en 2004), la psychanalyse est confrontée actuellement, comme tout au long de son histoire, à des rejets massifs de la part des défenseurs d’une psychologie dite scientifique. La clinique, la recherche et l’enseignement de la psychanalyse sont ainsi vivement critiqués car manquant de fondements tangibles en accord avec les méthodologies contemporaines des sciences. Dans une époque influencée par les neurosciences et de nouvelles méthodes d'étude du cerveau en activité, et où certaines disciplines de la psychologie sont également du domaine des sciences cognitives (elles-mêmes une combinaison de plusieurs disciplines), quelle est la place de la psychanalyse à l’Université et à quelle fin ?

À titre d’exemple de jugement critique, le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES, 2018) publie récemment son Rapport d’évaluation du Domaine Sciences humaines et sociales pour ce qui concerne les Universités Paris 13, Paris Descartes et Paris Diderot. Ce rapport déplore notamment un enseignement de la méthodologie, y compris de la méthodologie de la recherche, qui se réduit à un contenu clinique, à un cursus isolé des dynamiques de l’essentiel du champ de la psychologie scientifique (p. 16), tandis que la licence de psychologie dérogerait très clairement aux attendus décrits au sein de l’article 37 du code de déontologie des psychologues qui stipule que « l’enseignement [visant à former les psychologues] présente les différents champs d’étude de la psychologie, ainsi que la pluralité des cadres théoriques, des méthodes et des pratiques, dans un souci de mise en perspective et de confrontation critique » (p. 29).

A Genève (Suisse), la psychanalyse n’est plus enseignée à l’Université depuis plus de 20 ans, à Beyrouth (Liban), elle est reléguée au domaine de la philosophie, à Doha (Qatar), elle est pratiquement inexistante dans le paysage universitaire – ces quelques exemples illustrent à eux seuls le caractère problématique et antagonique d’une discipline qui embarrasse la connaissance scientifique et l’enseignement supérieur.

Eric R. Kandel (prix Nobel 2000 en Physiologie ou Médecine pour ses travaux sur la mémoire) constate le déclin global de la psychanalyse dans les milieux universitaires tout en affirmant que la psychanalyse représente toujours la vision la plus cohérente et la plus satisfaisante intellectuellement de l'esprit. Si la psychanalyse doit retrouver son pouvoir intellectuel et son influence, propose-t-il, elle aura besoin de plus que le stimulus qui vient de la réponse à ses critiques hostiles. Elle aura besoin d'être engagée de manière constructive par ceux qui se soucient d'elle et qui se soucient d'une théorie sophistiquée et réaliste de la motivation humaine (Kandel, 1999).

En 1918, dans Faut-il enseigner la psychanalyse à l'Université?, Freud est clair sur le fait que la psychanalyse doit être présente à l'Université, dans les cursus de médecine et dans les domaines connexes qui pourraient être fécondés par les idées psychanalytiques, en créant un lien plus étroit au sens de l'universitas literarum. En revanche il paraît ambigu (jusqu'à favoriser le clivage entre la pratique privée de la psychanalyse et son enseignement à l'Université?) lorsqu'il affirme que:

  • le psychanalyste peut se passer de l'Université sans aucun inconvénient;

  • le fait d'être exclu de l'Université a produit une organisation en sociétés de psychanalyse qui ont développé leurs propres enseignements pouvant fonctionner de façon parfaitement satisfaisante;

  • l'enseignement ne peut se concevoir que sous une forme "dogmatique-critique" (p. 113).

Ces positions suscitent de nombreux questionnements. Peut-on instaurer un clivage entre les deux champs de connaissance, celui constitué par les pratiques cliniques privées et les sociétés de psychanalyse, et celui constitué par les enseignements et les recherches universitaires? N'y a-t-il pas une nécessaire/inévitable complémentarité des deux champs, l'un offrant principalement des dispositifs pratiques, l'autre principalement des dispositifs de recherche, chacun procurant à l'autre un gain épistémique et épistémologique? Le fait d'être exclue de l'Université n'est-il pas également dû à ses conflits permanents avec l'épistémologie des sciences? La naissance de la psychanalyse a-t-elle une influence sur la manière dont elle est autorisée ou non à être transmise ? Autrement dit, dans quel contexte la psychanalyse est-elle née, en réponse à quels besoins sociétaux et individuels ? Rappelons que le parcours neurologique de Freud ainsi que son rapport au judaïsme ont été les ingrédients propices à l'émergence de la psychanalyse, dans un contexte favorable à sa conception. Comment par la suite a-t-elle été accueillie ? Le contexte nazi et totalitaire ne s'est-il pas directement attaqué à la psychanalyse parce que considérée comme "science juive", mais aussi comme un espace potentiel pour un sujet en construction et en dissidence, là où le totalitarisme propose des normes qui n'admettent aucune opposition organisée ? Que dires des "traumatismes disciplinaires" (transmis de manière transgénérationnelle?) que cette science a subis de la part du nazisme qui va jusqu'à brûler les livres de Freud sur la place publique? Comment ces événements historiques ont-ils influencé le devenir (ou la tendance à l'isolement) de la psychanalyse? L'organisation en sociétés privées peut-elle vraiment fonctionner de façon satisfaisante, comme le postule Freud, sans la confrontation aux tiers théoriques fournis par les milieux universitaires et les autres domaines de recherche? Que veut dire "dogmatique-critique", formule employée par Freud, pour une discipline dont les principales critiques concernent ses rapports dogmatiques à la connaissance?

 

Complémentaire a priori, conflictuelle et source de fragmentations isolées sur le terrain, cette bipartition entre des pratiques/sociétés privées et des milieux universitaires fait l’objet de multiples critiques, à l’extérieur comme au sein même de la discipline. Les segmentations de ce domaine d'étude semblent donc entraver son progrès et son adéquation avec certains prérequis épistémologiques permettant d’aboutir à une construction cohérente d’une psychanalyse contemporaine en accord avec l'évolution de la société, des sciences, des environnements et des politiques. Comment les ancrages épistémiques et épistémologiques de la psychanalyse peuvent-ils être interrogés dans ce contexte ?

In Analysis souhaite alimenter le débat portant sur la Psychanalyse à l’Université en questionnant des axes que nous considérons comme indissociables : clinique, théorique, sciences, recherches, politique, épistémologique.

 

Il s’agit plus particulièrement de décrypter :

  • De quoi les difficultés de la psychanalyse à intégrer dans son épistémologie des logiques cliniques et de recherche prenant en considération l’évolution de l’épistémologie des sciences et la triangulation théorique sont-elles le reflet ? Car cette orientation semble en effet lui assurer une meilleure validation de son champ épistémique tout en étant en accord avec l’analyse qualitative en sciences humaines et sociales (Poenaru, 2020).

  • Comment définir les contours et les frontières de la psychanalyse, dont une des spécificités repose sur son caractère foncièrement pluridisciplinaire ?

  • Pour quoi transmettre la psychanalyse à l’Université ? Quelle est la mission scientifique de la psychanalyse ?

  • Pour ce qui concerne plus particulièrement l’axe de la recherche (et ses effets sur la clinique), quelles pourraient être les perspectives d’avenir de la psychanalyse dans le champ du soin, compte tenu du contexte néolibéral promouvant actuellement la productivité, l’efficacité quantifiable, y compris dans la recherche en « santé mentale » ?

 

 

BIBLIOGRAPHIE

Freud, S. (1918). Faut-il enseigner la psychanalyse à l’Université ? Œuvres complètes, Vol. XV. Paris: PUF (1996)

HCERES (2018). Rapport d’évaluation. Domaine Sciences humaines et sociales Université Paris 13, Université Paris Descartes, Université Paris Diderot. CAMPAGNE D’ÉVALUATION 2017-2018 VAGUE D. Consulter le PDF.

Kandel, E. R. (1999). Biology and the Future of Psychoanalysis: A New Intellectual Framework for Psychiatry Revisited. Am J Psychiatry, 156, 505–524.

Poenaru, L. (2020). Les sciences humaines et sociales: un modèle indispensable pour la recherche psychanalytique. In Analysis, revue transdisciplinaire de psychanalyse et sciences, 4 (1), 30-41.

Pommier, G. (2008). L’enseignement de la psychanalyse à l’université est-il condamné à disparaître? La clinique lacanienne, 13 (1), p. 209-212.

Samuels, A. (2015). The Political Psyche. London : Routledge.

Voir également les débats In Analysis : Méthodes (2/2017); Tensions épistémologiques (2/2018); Croire, Soigner (3/2019); Analyse qualitative (1/2020).